Le champ de blé

wheat-1439448_1920 (1)Le champ de blé

La chasse au bonheur par Jean Giono

Il y a autant de réalités que d’individus : c’est une vérité de La Palice.

Je passe à côté d’un champ de blé.

Il y a le champ de blé du paysan qui l’a semé, qui escompte la récolte, pense à tout ce qu’il pourra payer avec l’argent que rapportera le blé ;

Il y a le champ de blé près duquel je passe et qui me donne des idées de cuirasse d’or (par exemple et pour aller plus vite), d’autant que je suis en promenade avec un petit Aristote dans ma poche, et je serais plutôt tenté d’admirer dans ce champ de blé le magnifique vert des chardons et le beau rouge des coquelicots que j’interprète comme le travail de Cellini et du sang vermeil, alors que le vrai paysan s’en désespère et suppute combien ces chardons secs seront désagréables au battage.

Il y a le champ de blé de l’économiste distingué ;

Il y a le champ de blé du citadin en balade ;

Il y a le champ de blé de Van Gogh, mais il n’y a pas le champ de blé du manieur de réalités.

Ni le paysan, ni moi-même, ni l’économiste, ni Van Gogh ne sommes dans la réalité. Tout ce que nous pouvons transmettre, c’est l’idée du champ de blé que nous nous faisons du champ de blé.

Il en est des êtres comme des choses.

De là les passions.

Jean Giono (1895-1970)

Extrait de « La chasse au bonheur », troisième et dernier recueil des chroniques que Giono écrivit pour des journaux dans la dernière partie de sa vie.

Publié dans : 14 juin 2016, par : liliane